La maison de Saint-Germer est depuis longtemps dans la famille. Nous supposons qu�elle fut acquise par mon arri�re-grand-p�re Jean-Philippe Systermans au milieu du XIX�me si�cle. Je dis nous supposons, car nous n�avons jamais retrouv� l�acte originaire. Mon grand-p�re, Victor Systermans fut maire de Saint-Germer aux alentours de 1900. Il aimait cette propri�t� et demanda qu�elle reste dans la famille, en l��valuant � 50 000 francs (entre un million et un million et demi de 1990). Elle �chut en premier aux Baudry, qui la conserv�rent jusqu�� la guerre de 1914. Puis les Diet reprirent la maison : n�ayant pas d�enfants, ils nous recevaient au mois de septembre, fort gentiment. Cela n�emp�chaient pas mes s�urs a�n�es, toujours moqueuses, de les appeler, on ne sait pourquoi, l�oncle et la tante jaunes. Elles all�rent jusqu�� baptiser cette derni�re � Patapouf-l�che-gaz �, et � pr�tendre qu�on la retrouvait le matin au plafond, comme un ballon captif (on portait � cette �poque des chemises de nuit ferm�es au cou et sous les pieds). En r�alit�, Henriette Diet � tante Ayette �, n��tait pas une m�chante femme. Elle avait le tort de trop montrer ses pr�f�rences pour ma s�ur Alice et d��tre indiscr�te.
L�oncle Octave, qu�on appelait � tonton Diet � avait la r�putation d�un homme s�v�re et sectaire. Il �tait la droiture m�me, et se montrait fort gentil avec ses neveux. Je lui dois le premier argent que j�ai gagn� : apr�s la guerre, le potager �tait si envahi par les queues de rat, qu�il fallut les enlever � l�aide d�une charrue � main. Je fis une all�e et re�us un beau billet violet de cinq cent francs. Ce sont des choses qu�on n�oublie jamais.
Tout changea lorsque mes parents, respectant la volont� du grand-p�re, reprirent la maison, qui leur fut c�d�e en 1923 par les Diet. Je crois que mon p�re, qui devait se retirer quelques ann�es apr�s, aurait bien voulu y vivre toute l�ann�e, mais ma m�re, qui disait y avoir trop souffert du froid dans sa jeunesse, n�y tenait gu�re. De fait il n�y avait aucun confort, chauffage par des chemin�es laides et trop petites ; ni eau courante, ni gaz, ni bien entendu d��lectricit�. L�hiver y aurait �t� insupportable, et mon p�re se rendit aux raisons de son �pouse, qu�il �coutait toujours en d�pit de son caract�re autoritaire.
Cela n�emp�cha nullement que l�on change�t beaucoup de choses dans ce petit domaine, o� trois hectares d�herbage ceinturaient la vieille demeure, dont la partie centrale, petite, mais de bonnes proportions, datait du XVII�me si�cle (on a retrouv� des briques portant l�inscription 1650). Victor Systermans y fit adjoindre une aile � la fin du XIX�me. Nous aurions d�sir� que mon p�re en fasse construire une autre, en pendant. Cela aurait donn� � l�ensemble une allure de petit ch�teau. Mais mon p�re d�testant la gloriole (encore qu�il e�t �t� tr�s flatt� du terme � gentilhommi�re � d�cern� � la maison par un de ses confr�res), et sous le pr�texte de ne rien changer � la fa�ade, pr�f�ra faire construire une aile par derri�re, pour loger sa nombreuse famille. Entre la maison et la route, un jardin de 1600 m�, bord� de vastes b�timents qui durent servir dans le pass� au s�chage de la brique : la maison et le lieu-dit portent en effet sur les cartes d��tat-major la d�nomination : � Briqueterie �. Il est � penser qu�on extrayait l�argile de l�endroit ou se trouve aujourd�hui une mare de bonne taille, entour�e de peupliers d�Italie. Le b�timent nord comporte un logis pour des gardiens. Dans celui du sud, une salle de jeux, mon atelier de peinture, un garage pour deux voitures et un b�cher. Derri�re la maison, se trouvait un potager de m�me taille que la � cour d�honneur �. On y cultivait en ce temps-l� de beaux l�gumes. Il est devenu verger, les l�gumes co�tant beaucoup plus cher � produire qu�� acheter dans une grande surface. De notables am�liorations sont dues � nos parents. La salle � manger fut agrandie par la suppression d�un couloir ; les poutres du plafond rendues apparentes : elles n�avaient pas boug�es depuis trois ou quatre si�cles. De m�me dans la salle, une grande chemin�e de bois rempla�a la petite chemin�e Louis-Philipparde. Malheureusement elle ne fonctionna pas du temps de mon p�re. C�est apr�s la guerre 39/45 que j�eus l�id�e d�en agrandir la sortie, comme on l�avait fait pour l�entr�e, dont la surface avait �t� multipli�e par trois ou quatre. Elle nous fait depuis de merveilleux feux de bois. Un chauffage central au charbon fut pos� dans la moiti� de la maison seulement. Nous n�e�mes pas de chance en 1945. Un �tat-major allemand, qui occupait notre demeure, avait command� une installation compl�te � un entrepreneur de Gournay. Tout le mat�riel �tait sur place, non encore pos� lorsque les Teutons s�enfuirent devant les troupes alli�es. Nous n�aurions pas eu de mal, si nous avions �t� avertis, � persuader l�entrepreneur d�achever le travail � peine commenc� : il �tait tr�s mal vu de commerce avec l�ennemi. Mais nous n�avons rien su, et le mis�rable reprit tranquillement ses radiateurs et ses tuyaux.
Mon p�re fit creuser dans le potager une citerne de quarante m�tres cubes, recueillant l�eau de pluie, et installer un syst�me d�eau courante. Il fallait pomper tous les matins, � la main, afin de remplir le bac situ� au deuxi�me �tage, autrefois un grenier compos� de deux chambres et une salle de bains, accessibles par un petit escalier. Le pompage incombait au p�re Lef�vre, brave homme, gardien et jardinier, qui demanda ma vieille Marie-Louise en mariage, elle refusa, voulant consacrer sa vie au Bon Dieu. On n�entendit plus, � la fin d�un �t� sec : � il va falloir repartir, il n�y � plus d�eau �. En r�alit� le puits ne fut jamais � sec, et m�me un peu trouble, son produit demeurait frais et diur�tique en diable. Les bougies furent remplac�es par des lampes � p�trole, puis par des lampes Titus � essence, qui �clairaient mieux, mais faisaient entendre un d�sagr�able chuintement.
Herbeuse et pentue, la cour � d�honneur � fut mise � l�horizontale et re�ut des pelouses, des tro�nes et de nombreux rosiers. On enleva la barri�re de fer qui d�limitait un petit jardin de cur�, courant devant la maison afin d�emp�cher les poules et autres animaux de l�approcher. En revanche, une superbe barri�re de ch�ne, fournie par l�oncle Bri�re, comme toutes les boiseries neuves de la demeure, s�para le jardin de la route. Elle a dur� 65 ans, et fut remplac�e en 1989 par une lisse de ciment, le bois �tant devenu d�un prix inabordable.
Un tennis fut construit dans l�herbage attenant � la maison, r�serv� � l�agr�ment. Un fond de m�chefer le rend perm�able, mais l�architecte ne pratiquait s�rement pas ce sport. La chape �tait faite d�un vulgaire sable de carri�re, dans lequel s�enfon�aient les pieds et les balles. Quant aux lignes, pr�vues en lattes de bois, elles se mirent en arceaux d�s les premi�res pluies. Si bien qu�un beau jour, je mobilisais une dizaine de mes neveux, les a�n�s ayant alors une quinzaine d�ann�es, fis venir plusieurs tombereaux de marne, tendis des cordes pour assurer l�horizontalit�, et en avant la dame et le rouleau. C�est sur cette chape que l�on joue encore, en la rev�tant chaque ann�e d�une mince couche de tennisol. Pour ma part, j�ai cess� de pratiquer ce sport en 1987, � l��ge de 79 ans. J�avais esp�r� continuer mais le docteur Deribreux, m�decin et ami, me l�a d�conseill�, � la suite de mon incident cardiaque. Il faut croire que la propri�t� a un petit air de ch�teau. C�est ainsi qu�on l�appelle dans le pays, bien qu�il y en ait un vrai derri�re l�abbaye.
Il m�est arriv� m�me de recevoir une facture au nom du � Ch�teau de l�eau �. Cela est d� � sa situation, en hauteur, et aux grands b�timents qui encadrent le jardin de devant, plus qu�� la maison, d�une honn�te bourgeoisie.
Elle se trouve � quatre ou cinq cents m�tres du bourg, dont l�ornement est abbatial du XII�me si�cle, prolong�e par une Sainte chapelle gothique, mod�le r�duit de celle de Paris. Le pays n�a rien de sensationnel depuis que l�on a d�truit un charmant petit lavoir de briques roses, o� grimpaient des fleurs de m�me couleur. On y trouve une belle maison, derri�re l��glise, en moellons blancs, avec entourage de briques claires, style du pays, comme la n�tre d�ailleurs. Elle fut habit�e par le docteur Petit, puis par les Henri Baudeu s�niors, puis par ma tante Diet, qui la c�da � mes neveux Baudeu, lesquels la vendirent � un paysan qui la laissa dans un �tat lamentable, avant d��tre reprise par les Jacques Baudry, qui en firent une demeure d�un confort agr�able. On l�appelle le Grand Enclos.
C��tait une v�ritable �quip�e, d�aller de Rouen � St-Germer en chemin de fer, � la fin de la Grande Guerre, et encore longtemps apr�s. La SNCF n�existait pas. On empruntait la ligne Rouen-Amiens d�abord ; on descendait � Serqueux et l�on reprenait la ligne Paris-Dieppe. Mais l�une d�pendait de la Compagnie Nord et l�autre de l�Ouest-Etat, les horaires �taient discordants. Il fallait attendre plusieurs heures au buffet de la gare de Serqueux, ou la ch�re �tait infecte, et o� l�on ne trouvait d�autres distractions que la lecture de la loi sur l�ivresse. Quant au tortillard allant de Gournay � Beauvais, et qui s�arr�tait � Saint-Germer, je l�ai connu, mais il cessa tr�s vite son service. Mon p�re acheta sa premi�re voiture en 1924 : une onze chevaux Delage, de couleur aubergine. Six places, deux devant, deux sur la banquette arri�re, et autant sur des strapontins lui faisant face. Vitesse maximum, avec vent dans le dos, 90 km/heure ; contre le vent, 70 seulement : l�a�rodynamisme n��tait pas encore n�. Je pris des le�ons avec mon beau-fr�re Maurice Cottrel, et passai mon permis sans encombre en 1926, � l��ge requis de 18 ans. J�emmenais mes parents � la campagne tous les week-ends. Nous passions par les petites routes : Darnetal, Montmain, Lyons-la-for�t, parce que la route � Gournay-en-Bray, tron�on de celle du Havre � Reims �tait impraticable. Elle avait servi de voie de rocade pendant la Grande Guerre, et les convois militaires l�avaient compl�tement d�fonc�e. Il fallut attendre 1926 pour qu�on la rende convenable. Apr�s tout on ne mettait qu�une demi-heure de plus qu�aujourd�hui pour faire le trajet d�une soixantaine de kilom�tres, qui n�exige plus de trois quarts d�heure environ. (�)